Ces derniers temps, je me suis intéressé aux tablettes numériques à l’école, notamment dans le cadre de la rédaction d’un rapport pour la DGESCO qui souhaitait avoir un bilan des expérimentations menées dans différentes académies depuis l’année dernière. Je ne peux pas dévoiler les conclusions de ce rapport, mais ce travail m’a fait me poser plus de questions que ce qu’il m’a apporté de réponses.

Je pense que les tablettes peuvent être un outil très utile pour les élèves, parce qu’elles intègrent de multiples fonctionnalités au sein d’une même interface, et qu’il est très aisé de faire interagir des outils (ou des applications) qui jusqu’alors demandaient de jongler avec plusieurs appareil reliés à un ordinateur. Je pense notamment à tout ce qui concerne la photo, la vidéo ou encore l’enregistrement audio : il est possible dans un temps minimum de filmer une interaction (je pense aux enseignants en langues) et de la partager, ou encore de prendre des photos d’une expérience, de les annoter et de les diffuser. On peut aussi penser aux outils ressources comme les dictionnaires ou les calculatrices qui sont disponibles instantanément.

Par contre, mon expérience d’utilisateur de tablette m’incite à penser qu’une tablette est un outil éminemment individuel : pour profiter de toutes les fonctionnalités, notamment le fait de pouvoir partager du contenu, il est nécessaire de paramétrer ses comptes : mail, evernote, dropbox pour ne citer que les plus fréquemment mentionnés par les enseignants. A partir de là, partager sa tablette n’a pas beaucoup de sens, sauf à penser à systématiquement se déconnecter de tous ces services et de se reconnecter quand on récupère la tablette. Mais alors l’outil dont la qualité première est d’être instantanément disponible perd de son intérêt.

Je fais vraiment le parallèle avec un smartphone, qui est paramétré avec nos informations personnelles : comptes sur divers réseaux sociaux, mail, carnet d’adresses, etc. Il est difficile d’imaginer qu’on prête son smartphone à un collègue pour qu’il l’utilise comme il le veut avant qu’on le récupère le lendemain. Il en va de même pour la tablette. Avoir un parc de tablettes qui passe de main en main me parait incongru. C’est peut être mieux que rien, mais la plus-value de la tablette par rapport à un netbook n’est pas évidente dans ces conditions.

Mon parallèle avec les smartphones ne s’arrête pas là. Lors d’une discussion avec mon fils qui est au lycée (lycée « normal » de banlieue), j’ai appris avec surprise que 80% des élèves de sa classe avaient un smartphone. 80% ! Les projets d’équipement en tablettes des élèves de lycées me paraissent alors  prendre une autre dimension. Les usages d’une tablette et d’un smartphone ne sont pas forcément les mêmes, mais beaucoup se recoupent. Pour reprendre les exemples cités en début d’article, tout est facilement faisable avec un smartphone. Certes l’écran est plus petit, donc consulter un document est sans doute moins aisé. Mais ce qu’on perd en lisibilité, on le gagne en mobilité, encombrement, etc. Sans compter que d’autres fonctionnalités inhérentes au téléphone ne se retrouvent pas forcément sur les tablettes (géolocalisation pour des activités hors de l’établissement, connexion 3G…).

Quand on voit le prix des tablettes, ne vaudrait-il mieux pas autoriser les smartphones en classe et les utiliser ? Les élèves de lycées sont déjà équipés pour une majorité d’entre eux. Quel intérêt y a-t-il à les équiper massivement ? Ne vaudrait-il pas mieux participer à leur équipement, libre à eux de choisir ce qu’ils souhaitent utiliser ? smartphone ou tablette ? Pourquoi vouloir absolument uniformiser les équipements, au risque de se lier avec un constructeur et de s’enfermer dans un éco-système ? On peut faire le pari que les élèves seront d’autant plus impliqués dans les utilisations pédagogiques de ces outils que ceux-ci leur appartiennent et font partie de leur univers.

Je n’ai pas en tête le taux d’équipement en ordinateur des élèves de lycée, ni les détails relatifs à leur utilisation, mais une tablette ne remplaçant pas un ordinateur mais venant plutôt en complément, l’utilisation d’un smartphone (toujours complété par un ordinateur familial) ne me parait pas être un aberration. D’autant qu’on assiste à des solutions hybrides entre tablette et téléphone (un tabphone de 5 pouces par exemple). Il se peut que la frontière entre les deux s’estompe. Plutôt que d’interdire l’utilisation des téléphones en classe, il conviendrait de se poser la question de comment les intégrer dans des pratiques de classe raisonnées. Certains enseignants le font et en sont en général satisfaits. D’ailleurs, beaucoup d’expérimentations ont lieu avec des baladeurs type ipod touch, qui sont des smartphones sans la fonction téléphone.

Le fait d’amener à l’école son propre appareil numérique tend à se développer outre-Atlantique, c’est ce qu’ils appellent le Bring Your Own Device (BOYD) ou Amenez vos appareils numériques (AVAN) en français. Je vous renvoie à l’article de mai 2012 de Thot intitulé « Mobile learning ? Oui, mais avec mon propre équipement » :

« Pour développer l’intégration du numérique dans les écoles, Jean-Marie Gilliot explique et illustre l’approche dans laquelle les équipements appartiendraient aux élèves (AVAN). Il conseille d’aider les apprenants à s’équiper et leur permettre d’utiliser leur matériel personnel/professionnel dans l’établissement. La capacité d’innover se développe notamment en encourageant un esprit critique mêlant initiative, créativité et curiosité, mais aussi au travers de technologies propices à l’innovation comme les Fablabs et les mobiles. »

Certes, ça ne résoudrait pas tous les problèmes. Certains seraient même déplacés, je pense à la maintenance des appareils qui incomberait davantage aux familles, même si je pense que d’autres solutions peuvent être envisagées. Une institution comme l’Éducation nationale ne peut pas être réactive face aux évolutions des TIC, une telle solution permettrait peut être d’être plus en phase avec les usages personnels des élèves.

 

Et pour finir, une petite vidéo en anglais, tiré d’un article du site TIPES que je découvre à l’instant :

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