Y a-t-il un effet établissement ?

Je rédige cet article en réaction à un tweet que j’ai lu la semaine dernière, publié par Louise Touret (productrice de l’émission Rue des écoles sur France Culture :

Elle relatait les propos de Yves Dutercq (sociologue) paru dans un article sur le site du Monde, intitulé « Essai de définition du « bon lycée » ». Il s’agit d’un interview du sociologue par Maryline Baumard. L’article ne parle pas spécifiquement de l’effet établissement, mais c’est ce passage que Louise Touret a choisi de reprendre pour signaler cet article. Et c’est cette phrase qui m’a fait tiqué.

Un bon lycée = des bons profs ?

Yves Dutercq essaie de définir ce qu’est un bon lycée, en précisant que ce qui fait un bon lycée n’est pas ce qui fait un bon collège, car on attend en général du collège qu’il socialise les élèves et du lycée qu’il les fasse réussir à l’examen. Ce qui fait un bon lycée, d’après lui, c’est d’une part l‘implication des enseignants « comme vecteurs des savoirs et comme soutien des élèves » et d’autre part les élèves qui donnent du sens à leurs apprentissages.

Effet établissement ?

C’est dans la deuxième moitié de l’interview qu’il dit que l’effet établissement n’est pas essentiel dans la réussite des élèves. Par contre, ce qui serait déterminant, c’est le projet de l’élève et le soutien de sa famille. Certes, un élève qui a un projet très clair, et dont la famille s’investit dans sa scolarité (l’accompagne dans son projet, adopte une stratégie scolaire cohérente, voire paie des cours de soutien pour y parvenir) a toutes les chances de réussir. Il me semble qu’il serait plus utile de regarder ce qui fait réussir des élèves qui n’ont pas cette chance, les élèves qui sont dans leur établissement de secteur, et dont les familles ne connaissent pas tous les rouages de l’Éducation nationale. Et pour ces élèves, je ne suis pas certain que l’effet établissement soit anodin.

Lors de mon audition au Sénat l’an passé pour la Mission d’information sur le métier d’enseignant, j’avais parlé de l’évaluation des enseignants et des établissements. Je me souviens avoir mentionné Bressoux qui disait effectivement que l’effet établissement était moins important (5%) que l’effet enseignant (10% – autant que l’origine sociale des élèves) pour la réussite des élèves, mais que ce rapport s’inversait dans les établissements difficiles : l’effet établissement est alors important.

Manque de collectif ?

Je m’interroge souvent sur l’effet établissement. D’après tout ce que j’ai pu lire, sur différents sujets relatifs à l’éducation, je suis de plus en plus persuadé que ce qui fait la qualité de l’éducation, c’est ce qui se passe au niveau collectif dans un établissement. Le travail d’équipe, la construction collective de la pédagogie, la prise de décision partagée sont des atouts pour la réussite des élèves. Or on ne peut pas dire que ceci soit très développé dans la culture française. Il suffit de voir comment les conseils pédagogiques ont du mal à exister, ou comment la liberté pédagogique (liberté individuelle de l’enseignant) est mise en avant pour justifier l’immobilisme parfois.

Or, l’action collective est plus développée dans les établissements accueillant des publics en difficultés. Probablement parce qu’ils n’ont pas le choix, les réponses à apporter ne peuvent être que collectives. Si dans les autres établissements l’effet établissement n’est pas très important, c’est peut-être justement parce qu’il n’y a pas cette appréhension collective des réponses à apporter. Mais si les équipes travaillaient vraiment ensemble, on peut imaginer que alors, l’effet établissement serait plus important qu’il ne l’est maintenant. Et surement que les même les élèves n’étant pas issus de familles « favorisées » pourraient mieux réussir.

L’effet établissement devrait être regardé de plus près. S’il ne compte pas beaucoup dans la réussite des élèves, c’est peut-être que le travail collectif est peu présent dans l’établissement, que l’on est plus dans la compétition que la coopération. Les objectifs de socialisation ne sont pas forcément opposés à des objectifs de réussite.

Quelques références :

  • Bressoux Pascal, « L’évaluation des enseignants : recommandations pour une réforme de l’inspection en France », in Weiss Jacques (éd.), Quelle évaluation des enseignants au service de l’école ? Actes du séminaire 2007, Neuchâtel, IRDP éditeur, 2008, pp. 19-28.
  • Endrizzi Laure et Thibert Rémi, « Quels leaderships pour la réussite de tous les élèves ? », Dossier d’actualité Veille et Analyses (73), avril 2012, p. 28.
  • Thibert Rémi, « Inspection scolaire : du contrôle à l’accompagnement ? », Dossier d’actualité Veille et Analyses (67), novembre 2011.
  • Da-Costa Lasne Annie, La singulière réussite scolaire des enfants d’enseignants : des pratiques éducatives parentales spécifiques ?, Dijon, Université de Bourgogne, 2012.

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