A propos du « braconnage pédagogique »

juillet 15, 2014 · Posted in éducation, tice ta toile 

C’est marrant comment un article de blog peut parfois susciter des échanges sur Twitter de manière assez inattendue. J’ai publié un texte sur Éduveille suite à ma lecture du numéro 218 du Nouvel éducateur (Juin 2014), consacré au ?rique à l’école. Le sujet m’intéresse particulièrement et je suis curieux de savoir ce qu’en disent les mouvements pédagogiques, que j’ai fréquentés pour certains. J’ai toujours été étonné de la réticence, voire de la suspicion, que ces associations, ces militants (ça vaut pour les associations d’éducation populaire aussi) entretiennent à l’encontre du . Ce numéro ne fait pas exception à la règle, même si des articles sont plus positifs et font part de projets qui ont donné satisfaction. D’où mon billet sur Éduveille.

Je salue au passage le début de dialogue qui s’est établi, Catherine Chabrun m’ayant sollicité pour publier mon article dans le courrier des lecteurs (à paraitre à la rentrée apparemment).

Je suis ensuite interpellé sur Twitter par Ange Ansour, à propos du titre de son article que je reprends. Voici l’échange sur Twitter :

 

Puis d’autres twittos ont apporté leur contribution :  

Bon, tout ça m’a mené plus loin que prévu. J’avais déjà lu pas mal de choses sur le pédagogique (notamment sur le blog de Jean-Paul Moiraud), mais voilà que je découvre Michel de Certeau, à l’origine du concept de « braconnage culturel » dont Wikipedia nous dit (la mise en valeur de passages est de moi) :

 

Michel de Certeau assimile les producteurs de sens à des propriétaires terriens qui imposent le sens des biens culturels aux consommateurs, grâce à la règlementation des usages et accès. Il compare alors les consommateurs à des « braconniers » sur ces terres, au travers des mailles du réseau imposé, mais recomposant par leur marche propre leur quotidien. (…)

 

 

Les propriétaires élaborent des stratégies, des actions de contrôle de l’espace pour piéger les dominés qui, eux, mènent des actes de résistance (par exemple, zapper, débarrasser) consistant en des micro-libertés face au pouvoir, en une réappropriation de ce réseau imposé au consommateur, par l’intermédiaire de « ruses » ou « procédures ». Michel de Certeau élabore ainsi, en parallèle à la théorisation du système panoptique de Michel Foucault, surveillance et contrôle « par le haut » de la société, une théorie des tactiques de résistance au champ de l’autre, subversion mais de l’intérieur et de la base même du système. Si ceux qui écrivent semblent imposer leur pouvoir à ceux qui disent et font, de Certeau montre bien que les publics ne sont pas si dominés et restent actifs devant la réception des messages qu’on leur envoie, avec des paroxysmes critiques quand le « dire » s’écarte trop du « faire » (multiplication des épisodes mystiques du XVIIIe siècle ; prise de parole de mai 1968 ; théologie de la libération en Amérique du Sud, pour citer les domaines dans lesquels il était plus particulièrement impliqué).

 

 

On retrouve à peu près à la même époque cette analyse de la culture de masse chez Edgar Morin (dans L’Esprit du temps, 1962) en France, ou chez Richard Hoggart (The Uses of Literacy, 1957 ; traduit en français sous le titre de La Culture du pauvre, 1970) et Stuart Hall en Grande-Bretagne (« Encodage, décodage », 1977). De Certeau a contribué à développer l’étude des « médias-cultures » en France, alors délaissée, et sa contribution a plus tard été reprise par Éric Maigret et Éric Macé (dans Penser les médiacultures, 2005). Ces approches ont également été appropriées par l’histoire culturelle, notamment par les historiens modernistes Daniel Roche et Roger Chartier. Mais c’est surtout initialement aux États-Unis, où il enseigna, et où la « microhistoire » put s’épanouir dans le mouvement contre-culturel, que son œuvre connut d’emblée une réception très forte.

 

Curated from fr.wikipedia.org

 

Et voilà qu’un tweet me renvoie vers un diaporama qui explique la différence entre bricolage et braconnage :

Les citations ci-dessous sont tirées du diaporama :

Braconnage (de Certeau, 1980) : « forme collective d’intelligence pratique des instruments technologiques. Le braconnage tice des liens avec les autres et modifie l’organisation et les interactions sociales »

Bricolage (Levi-Strauss, 1962) : « art de faire avec ce que l’on a. C’est exécuter un grand nombre de tâches diversifiées dans un univers instrumental clot, avec un ensemble fini d’outils et de matériaux pour réaliser un projet déterminé. Tous les usagers du numérique bricolent avec les instruments qui les entourent« .

Ah tiens, encore une diapo qui parle de butinage (Plantard, 2011): « intuition, émotion et création catalysées dans la poïèsis numérique qui, par sérendipité, permet la rencontre poétique avec les univers numériques et les imaginaires qui les structurent« .

Mais là, ça devient plus compliqué pour moi…. Encore des concepts à creuser…

 

Comments

2 Responses to “A propos du « braconnage pédagogique »”

  1. AlexMoatti on juillet 16th, 2014 11 h 08 min

    Même si on peut tout-à-fait exporter un terme hors contexte (ici « bricolage » chez Lévi-Strauss, 1962 ; slide 14 de M. Plantard), je recommande vivement le retour à la source ‘La Pensée sauvage’, Lévi-Straus (Plon 1962) – y compris dans le contexte du numérique !
    À toutes fins utiles, un exemple de transposition à la biologie de la notion de « bricolage  » http://www.bibnum.education.fr/sciencesdelavie/theorie-de-l-evolution/evolution-et-bricolage

  2. Jean-Paul Moiraud on juillet 17th, 2014 7 h 53 min

    Bonjour Rémi,

    Ton billet pose un ensemble de questions auxquelles il va falloir répondre dans les années à venir (si ce n’est maintenant). Le bricolage et braconnage engagent à penser la place des outils institutionnels. Non que je pense de façon dichotomique (les EPA Vs les plateformes institutionnelles) mais bien en terme de complémentarité. Il faudra que les deux systèmes trouvent un équilibre (dans lequel le bricolage est présent).

    Il me semble aussi, pour rester dans le registre de Michel De Certeau que le braconnage est une forme de subversion du quotidien. La question ici est de savoir qui subvertit, lorsque les technologies numériques entrent dans notre univers professionnel. Je pense notamment au temps professionnel qui ne cesse de se diluer entre la vie personnelle, social. l’enseignant subvertit-il son environnement professionnel (les travailleurs du savoir de façon générale) en utilisant le temps payé par l’employeur ? (la fameuse perruque dans arts de faire) ou bien est ce le contraire ?

    Il faut nous saisir de cette question pour imaginer notre futur professionnel faute de quoi nous risquons de devenir des digital labor (Trebor scholtz).

    J’espère que nous aurons l’occasion de continuer cette réflexion.

    Bien à toi

    jpm

Leave a Reply




%d blogueurs aiment cette page :